Création d’une start-up ou licence à une entreprise existante : le faux dilemme du transfert de technologie
Le 16 juin 2026 Audrey Giros, responsable des BU PLANETE et SNI à la SATT NORD est intervenue aux côtés de François-Xavier Denimal, responsable de la BU Santé à la SATT NORD et Margot Vennin, start-up manager en sciences de la matière à CNRS innovation, sur le thème du choix de la stratégie de transfert en valorisation économique. Entre désir entrepreneurial et réalité des marchés, la valorisation de la recherche impose une étape souvent sous-estimée : l’analyse du potentiel réel d’une innovation. Voici le résumé des interventions.
Audrey Giros
Responsable des Business Units PLANÉTE et SNI
SATT NORD
François-Xavier Denimal
Responsable de la Business Unit Santé
SATT NORD
Margot Vennin
Start-up manager en sciences de la matière
CNRS innovation
Dans l’environnement de l’innovation issue de la recherche publique, les voies de valorisation sont multiples. La création d’une start-up et le transfert vers une entreprise existante constituent néanmoins les deux voies les plus connues. Derrière ces alternatives, que les chercheurs abordent souvent comme un choix ab-initio, se cache en réalité une démarche longue, et moins intuitive qu’il n’y paraît.
Prendre le temps de construire sa stratégie
Entre création d’entreprise et transfert à une entreprise existante, la stratégie ne se dessine que rarement de manière évidente. Au sein des organismes de transfert de technologie, cette orientation est le résultat d’un processus d’analyse approfondi, souvent mené sur plusieurs mois, visant à identifier la voie de valorisation la plus à même de maximiser l’impact du projet.
Cette démarche repose sur trois piliers complémentaires : les performances attendues de la technologie, le marché auquel elle s’adresse (existant ou à construire) et l’analyse des risques associés à son développement. L’évaluation croisée de ces dimensions permet d’estimer le potentiel d’un produit qui n’existe pas encore, mais dont il faut dès à présent appréhender les perspectives de déploiement dans le monde socio-économique. C’est précisément ce travail d’analyse que les organismes de transfert de technologie conduisent aux côtés du porteur de projet.
Cette phase d’analyse, appelée « pré-investissement » à la SATT NORD, mobilise des études de marché, des analyses de propriété intellectuelle, et des sessions d’entretiens avec des acteurs industriels. Elle dure en moyenne 8 mois. Un temps qui peut paraître long, souvent perçu comme un frein lorsque les premières marques d’intérêts extérieures se font sentir ou bien lorsque l’on souhaite publier, mais qui reste essentiel pour la réussite du projet
Le marché comme boussole stratégique
L’analyse de marché constitue une étape clé du transfert de technologies. Elle consiste à projeter une innovation encore en développement dans son futur environnement économique afin d’en apprécier les conditions d’adoption et d’exploitation. Cette démarche s’appuie sur l’étude de la chaîne de valeur, de la structure et de la maturité du marché, ainsi que sur les caractéristiques propres au secteur considéré, telles que les usages en matière de propriété intellectuelle, la dynamique concurrentielle ou encore les capacités d’investissement des acteurs en place.
Cette analyse est ensuite mise en perspective avec les caractéristiques propres à la technologie : son positionnement vis-à-vis des solutions concurrentes, sa place au sein de la chaîne de valeur, ainsi que son degré de rupture ou, au contraire, son caractère incrémental. À ces éléments s’ajoute une évaluation des risques techniques, réglementaires, industriels et commerciaux. C’est de l’analyse croisée de ces différentes dimensions qu’émerge la stratégie de valorisation la plus pertinente.
Par exemple, lorsqu’une technologie répond à un besoin identifié sur un marché structuré et que des acteurs établis sont en mesure de l’intégrer à leur activité, le transfert par licence apparaît souvent comme l’option à privilégier. À l’inverse, une innovation de rupture, visant un marché émergent ou encore mal défini, peut nécessiter la création d’un nouvel acteur économique et conduire à la création d’une start-up.
Le piège des raccourcis
La difficulté de l’exercice réside dans la capacité à conduire une analyse fondée sur des éléments factuels, tout en évitant les règles toutes faites qui, lorsqu’elles sont appliquées hors de leur contexte, peuvent conduire à des erreurs d’appréciations. En voici quelques exemples :
- L'association entre marché peu structuré et création de start-up est fréquemment rencontrée dans les démarches de valorisation. Dans la pratique, cette notion recouvre toutefois des situations très différentes. Un marché qualifié de « peu structuré » peut correspondre à un environnement émergent, mais aussi à un marché complexe, difficile à appréhender ou dont les mécanismes sont partiellement compris.
- De même, l'idée selon laquelle les entreprises établies ne s'intéresseraient pas aux technologies immatures ne résiste pas à l'observation des pratiques industrielles. Certains acteurs, notamment les grands groupes dotés de capacités importantes de R&D et d'industrialisation, sont en mesure d'intégrer des technologies encore en développement lorsqu'elles présentent un intérêt stratégique ou un potentiel de différenciation significatif.
- La notion de rupture fait également l'objet de nombreuses simplifications. Une innovation ne peut être qualifiée de rupture au seul motif d’une étude bibliographique. Le caractère disruptif d'une technologie se mesure avant tout à sa capacité à modifier durablement les usages, les modèles économiques ou les dynamiques concurrentielles d'un marché.
- Enfin, la création d'une start-up est souvent perçue comme un moyen de conserver la maîtrise du devenir d'une technologie. Si cette voie permet effectivement aux équipes de recherche de demeurer davantage impliquées dans le développement de leur innovation, elle ne garantit pas pour autant le contrôle de sa trajectoire. Comme toute entreprise, une start-up reste soumise aux réalités de son environnement : attentes des clients, concurrence, contraintes réglementaires ou encore accès au financement.
Entre volonté individuelle et pertinence du projet
L'envie de créer une start-up est parfaitement légitime. Qu'elle soit portée par l'ambition de maximiser l'impact d'une innovation, par la volonté de conserver un rôle actif dans son développement ou par un environnement institutionnel favorable à l'entrepreneuriat, elle traduit un engagement fort dans la valorisation de la recherche.
Pour autant, cette aspiration ne saurait constituer à elle seule un critère de décision. Toutes les innovations ne présentent pas les caractéristiques nécessaires à la création d'une entreprise viable, et certaines produiront davantage d'impact en étant transférées à des acteurs déjà en place.
La distinction entre le désir d'entreprendre du chercheur et les besoins réels du projet est donc essentielle. C'est précisément dans cet espace que les organismes de transfert de technologies, tels que la SATT NORD, le CNRS Innovation et l'Inserm Transfert jouent un rôle déterminant : celui d'accompagner les porteurs de projet dans une analyse objective de leur innovation, de son marché et de ses conditions de déploiement, afin d'identifier la stratégie de valorisation la plus adaptée. Leur mission n'est pas de promouvoir un modèle plutôt qu'un autre, mais de faire émerger la trajectoire offrant les meilleures perspectives d'impact pour la technologie et pour la société.
Cette distinction ne signifie pas pour autant que les chercheurs dont le projet de valorisation ne conduit pas à la création d'une entreprise doivent renoncer à toute ambition entrepreneuriale. Au contraire, le PUI Lille a également vocation à accompagner l'émergence d'une culture entrepreneuriale au sein des établissements de recherche. Sensibilisation, formation, mentorat, mise en réseau avec l'écosystème d'innovation ou préparation à de futurs projets de création permettent aux chercheurs d'explorer leur intérêt pour l'entrepreneuriat, indépendamment de la trajectoire retenue pour une technologie donnée. La volonté d'entreprendre constitue ainsi une ressource précieuse qu'il convient de cultiver, même lorsqu'elle ne se traduit pas par la création d'une start-up.
Article rédigé par Audrey Giros, responsable des Business Units PLANÈTE et SNI - SATT Nord | Septembre 2026
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